Cédric Gerbehaye

Belgique

Un immeuble dans la nuit. Il pourrait se trouver à Liège, Anvers, Charleroi, Ostende.Ou reflété par la vitre dʼun train qui passerait successivement par la gare de Bruxelles-Nord, -Centre, -Midi, destinations si voisines que les habitants de la capitale les relient souvent à pied.

La Belgique. Titre lapidaire de cette série de photos disposées comme une succession de fenêtres dans une masse sombre dont la silhouette à peine visible nous étreint.

Derrière : les gens.
Quels gens ? De quel côté de la frontière linguistique ? Qui convoquer dans ce territoire dont les régions sʼaffrontent, dans cette société chaque jour plus inégalitaire ? Et que reste-t-il dʼeux, à vrai dire, quand un paysage sʼéteint fenêtre après fenêtre, que disparaissent les torchères des hauts-fourneaux, quʼil nʼy a plus que deux fermes dans une commune qui en comptait trente, que les sacs de jute que soulèvent les dockers sont un anachronisme à lʼheure où lʼon noie des villages pour un terminal portuaire, et quʼune plante verte est désormais dans un bar lʼunique distraction dʼun homme ?

Dans ce pays de haute lutte, de travail dur et solidaire, les gens sont pris, ici, dans un moment de solitude. On sent la fin des grands combats, un tissu qui se délite, lʼépuisement parfois. Et, par cette fatigue même, une vulnérabilité. Ou, pour le dire autrement, une disponibilité qui questionne moins la fin dʼun pays (dont on vous menace sans cesse) que la fin dʼun métier, dʼune époque, de lʼavenir peut-être. Quelque chose de lucide et de distrait à la fois qui, au luxe des idéologies séparatistes, des plans de redressement miracles ou de la sinistrose ressassée, semble préférer le regard intérieur. On dirait un autre âge. Un âge révolu, certes, mais aussi un âge autre : à venir. Un seuil critique. Le point de bascule. La lumière le dit. À travers lʼimmeuble, la verrière, le hublot ou la plante. Dans le contre-jour de lʼétable où sʼélance un enfant. Sculptant le visage anxieux de lʼouvrier,
les plis des vêtements ignifuges remisés pour toujours. Noyant la moitié dʼune rue prisonnière de lʼombre. Au bout dʼun nez, dʼune goutte de morve. Sur les lèvres dʼune amoureuse.

Et la présence du jeu. Jeux, cortèges, paris et courses. Saint-Georges contre le Dragon, la poussée du Car dʼOr, les pénitents de Lessines ou de Furnes, les marcheurs napoléoniens, les fanatiques de vieilles voitures, les parieurs aux courses hippiques, le public des épreuves cyclistes, autant de fratries éphémères unies par une passion commune. Ce n’est pas une question de quartier, de ville, de communauté, de coterie : la Belgique est si petite que lʼon vient de partout, Flamands
et Wallons inséparables tels, dans la mêlée du Doudou, les gardiens de la paix sʼagrippant au ceinturon du voisin. Autant dʼhumains divers qui se côtoient, se superposent, sʼisolent parfois : lʼenfant fasciné par le cortège religieux, le musulman sur son tapis de prière, lʼadolescent à lʼarrière de la voiture familiale, le vieil homme sous la pluie. Nomadisme de l’intérieur, propre aux petits pays ? Nomadisme intérieur : chercher en soi la niche, le moment, lʼéclaircie Vite, sʼasseoir sur le seuil.
Une fatigue, un chagrin ? Boire un coup. Sʼaimer.

Cʼest une jeune femme. Elle a ôté son uniforme. On a tant marché. La fin du jour est là. Voyez le fusil inoffensif, lʼétrange disponibilité du personnage, sa gravité. Sur le shako, un petit cœur dʼoù jaillissent des flammes, un simple insigne de cuivre. Détail discret qui, joint au regard intense et rêveur, dit beaucoup. Dit peut-être le coeur brûlant de ce pays joint à sa discrétion. Rien de tranchant, rien d’indifférent non plus : malgré la fatigue, on veille. Quʼattend-on ? Un autre âge. Quʼil vienne ! Non dans le fracas des balles. Comme un fruit tombe, un rideau sʼouvre, comme vient le noir qui permet de distinguer les lumières.

Caroline Lamarche

Biographie

Cedric GerbehayeCédric Gerbehaye, membre de l’Agence VU, est journaliste de formation. La photographie s’est imposée à lui comme une forme d’écriture qu’il a commencé à pratiquer en 2002, lorsqu’ il choisi de travailler sur le conflit israélo-palestinien. Un travail qu’il a prolongé par la suite en effectuant plusieurs séjours dans les territoires palestiniens et en Israël. Il s’est également intéressé à la question kurde tant en Turquie qu’en Irak. En 2006, il obtient deux récompenses au Prix Photographie Ouverte du Musée de la Photographie de Charleroi.

En 2007, il participe au Joop Swart Masterclass du World Press Photo et son reportage Gaza : Pluies d’été est salué au Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Il se rend ensuite au Burundi et en République centrafricaine et commence sa série de reportages en République démocratique du Congo. Pour ce travail, Congo in limbo, il a reçu sept distinctions internationales en 2008 dont un World Press Photo, l’Amnesty International Media Award et l’Olivier Rebbot Award décerné par l’Overseas Press Club of America. Congo in limbo, c’est aussi un livre publié en 2010 et un site internet www.congoinlimbo.com

Depuis juillet 2010, il s’intéresse plus particulièrement au Sud Soudan avec le soutien de la Fondation Magnum et du Pulitzer Center.