Franck Vogel (édition 2012)

L’eau du Nil, partage ou guerre ?

Avec ses 6 500 km de long, le Nil – issu de la rencontre du Nil Blanc et du Nil Bleu – est le plus long fleuve du monde. Il est synonyme de survie et de richesse pour les onze pays qu’il traverse : Égypte, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Tanzanie, Ouganda, Kenya, République Démocratique du Congo, Rwanda et Burundi.

Un accord sur la répartition de ses eaux, élaboré par le colonisateur britannique en 1929, et amendé en 1959 par l’Égypte et le Soudan, concédait 55,5 milliards de m3 par an à l’Égypte et 18,5 milliards au Soudan. Les deux pays accaparaient ainsi 87 % du débit du fleuve, tandis qu’une clause accordait à l’Égypte un droit de veto sur tout projet de barrage en amont. Une situation que les pays d’Afrique de l’Est jugeaient inéquitable et qu’ils tentaient de modifier depuis plus de dix ans. Dans l’objectif d’une coopération pacifique, les onze nations ont décidé de créer l’Initiative du Bassin du Nil en 1999.

Le 14 mai 2010, à l’initiative de l’Ethiopie, quatre pays d’Afrique de l’Est ont signé un nouvel accord sur le partage des eaux du Nil, en l’absence du Burundi et de la République Démocratique du Congo, et malgré le boycott de l’Egypte et du Soudan, farouchement opposés à ce projet. Plus que jamais, l’Égypte se cramponne à ce qu’elle considère comme un droit inaliénable.

La signature de cet accord a un objectif politique clair : manifester la colère des pays en amont du fleuve à l’égard de l’Égypte et du Soudan. « Le Nil est une ressource pour tous », déclarait le ministre éthiopien des Ressources hydrauliques, Asfaw Dingamo.

La tension liée à la répartition des eaux du Nil s’accentue encore avec l’éclatement du Soudan et l’indépendance du Sud Soudan, le 9 juillet 2011, qui réclame, lui aussi, sa part.

L’Egypte s’est libérée du régime de Moubarak, mais, avec une population grandissante et des besoins en eau toujours plus importants, elle sait que sa survie dépend toujours du Nil. L’eau est, et sera, au cœur de tous les débats. Un partage équitable semble mal engagé et une guerre pourrait éclater si l’Egypte ne plie pas…

J’ai souhaité me focaliser sur la situation de l’eau, dans le contexte post-révolutionnaire de l’Egypte, en m’intéressant aux familles (agriculteurs irriguant dans le désert, familles du Caire, pêcheurs, révolutionnaires…), ainsi qu’à l’industrie du tourisme qui génère une pression hydrique accrue. Sans oublier, bien sûr, les politiques et leur vision de l’avenir.

Comme il est difficile de couvrir tous les pays d’Afrique de l’Est bordant le Nil, j’ai décidé de me limiter à l’Ethiopie et au Soudan du Sud. L’Ethiopie, souvent comparée au « château d’eau » de l’Afrique, avec son altitude, ses fortes précipitations, et ses nombreux barrages hydroélectriques, projette de finaliser son chef d’œuvre sur le Nil Bleu : le Grand Barrage du Millénaire, en 2017. Les tensions iront crescendo avec les pays plus au Nord, ainsi qu’à l’intérieur du pays qui doit déplacer sa population pour créer l’énorme bassin de rétention qui sera plus grand que le lac Tana. Quant à la toute jeune République du Soudan du Sud, et ses nombreuses ethnies dissidentes, elle voudra, elle aussi, sa part de l’eau du Nil.

IMPORTANT

La date de fin de construction du barrage du Millénaire en Ethiopie est prévue pour 2017. La zone est totalement interdite dans un périmètre de 50 km autour du barrage et rien ne filtre vraiment. On sait seulement que la construction du barrage a commencé en avril 2011. C’est soi-disant la société italienne Salini qui a obtenu le contrat de 4,8 milliard de $US, mais, là aussi, c’est flou. Par ailleurs, le gouvernement a annoncé que le lac de rétention (63 milliards de m3) serait plus profond que prévu, ce qui inquiète l’Egypte. En effet, plus la capacité du lac est grande, plus la durée de remplissage sera longue, ce qui affectera fortement le débit du Nil Bleu en aval. Toutes les négociations en cours portent sur la durée de remplissage et la vitesse. L’Egypte souhaiterait 20 années alors que l’Ethiopie voudrait le faire en 10 ans. Si L’Ethiopie imposait son choix, le débit du Nil serait diminué de 10 %, ce que ne peut tolérer l’Egypte.

Se prenant encore pour des pharaons, les Egyptiens, tout comme leurs politiques, disent simplement qu’il suffit d’envoyer des avions et de bombarder le barrage une fois fini. Mais l’Ethiopie a loué, à Israël, les terres aux alentours pour les cultiver sur une durée de 50 ans. L’Ethiopie étant le berceau des Juifs Noirs, les Falachas, le soutien d’Israël lui est acquis. Excellent coup de poker de la part de Méles Zenawi, Premier ministre éthiopien ! Ce dernier est décédé le 21 août 2012, mais son successeur désigné s’est engagé à poursuivre toutes ses initiatives et ses projets de développement. Par conséquent, une attaque de l’Egypte pourrait entrainer une réaction israélienne, soutenue par les Etats-Unis, et marquer le début d’une guerre mondiale, puisque l’Iran, nouvel allié de l’Egypte depuis l’élection de M. Morsi (Frères Musulmans) à la présidence, la soutiendrait.

Franck Vogel

Biographie

Franck VogelNé en 1977,  Franck Vogel vit et travaille à Paris comme photographe indépendant pour la presse internationale (Paris Match, GEO, Le Monde magazine, NRC Weekblad, Animan, Discovery magazine…).

Depuis 2007, il s’intéresse aux relations privilégiées entre la Nature et l’Homme, afin de montrer au monde qu’il est possible de vivre en harmonie. La plupart des reportages nous donnent à voir le pire, mais Franck Vogel se veut plus optimiste. En Inde, son sujet sur les Bishnoïs, écologistes depuis le XVe siècle, en est le meilleur exemple. Son travail lui a valu le Prix International des Médias Planète Manche 2009 et a été publié et exposé à travers le monde. En mars 2009, il a participé notamment, en exclusivité, au numéro spécial consacré aux 30 ans de GEO magazine.

Il a également consacré aux Bishnoïs deux fresques monumentales, accompagnées de textes d’Irène Frain, dans les stations Montparnasse (2011) et Luxembourg (2012) du Métro parisien (12 millions de visiteurs). Enfin il est l’auteur et le co-réalisateur d’un film documentaire intitulé Rajasthan, l’âme d’un prophète, (52 min, France 5), film qui a obtenu le Phoenix d’Or 2011.
Son reportage sur le massacre des albinos en Tanzanie a été publié et exposé à travers le monde (Rencontres d’Arles, Visa pour l’Image, Festival de Pingyao en Chine,…) Son livre consacré à ce sujet, Je ne suis pas un talisman, a été publié aux éditions Michel Lafon en 2012.

Franck Vogel s’intéresse actuellement à l’accès à l’eau et aux tensions qui en découlent. Son reportage sur le Nil est exposé, ici, en exclusivité. Franck Vogel est ambassadeur pour Green Cross France et Territoires, une ONG qui défend l’environnement, fondée et présidée par de Mikhaïl Gorbatchev.

www.franckvogel.com