Gaël Turine

L’Inde et le mur de la honte

Dès 1993, l’Inde a entamé la construction d’un mur de séparation avec son voisin bangladais. Aux frontières naturelles que sont les cours d’eau s’ajoute désormais, sur 3200 kilomètres, une clôture de béton ou de fil de fer barbelé sévèrement gardée par les troupes indiennes de la Border Security Force (BSF). Les raisons officielles avancées par l’Inde pour en justifier l’érection sont la protection contre l’infiltration de terroristes islamistes et l’immigration bangladaise.

Le nombre d’arrestations, de victimes d’actes de torture et de morts en fait la frontière la plus dangereuse et la plus sanglante du monde. Les crimes commis par la BSF restent le plus souvent impunis. Les autorités bangladaises, pour préserver leur indispensable entente avec le grand voisin indien qui enclave et étouffe le pays, tolèrent l’existence du mur et couvrent ce qui se passe dans les régions frontalières. En ne dénonçant pas les crimes, elles s’en font complices, et leur bras armé, les Border Guard Bangladesh (BGB), veille à ce qu’aucun témoin ne s’approche de la clôture. J’ai pu réaliser ce reportage grâce à des journalistes locaux qui m’ont guidé sur des chemins sûrs mais l’un d’eux a été rappelé par son journal à Dacca et suspendu pour avoir aidé un photographe étranger à avoir accès à ce que personne ne doit voir. Le portable de mon fixeur était sur écoute. Nous étions constamment surveillés.

La quasi totalité des victimes sont des Bangladais qui, pour des raisons économiques, familiales, sanitaires, environnementales, cherchent à passer illégalement de l’autre côté du mur. Comment les blâmer alors que le pays souffre de tous les maux : extrême pauvreté, surpopulation démesurée, catastrophes naturelles récurrentes… La contrebande organisée s’appuie souvent sur la corruption des gardes qui exercent plutôt  leur violence sur les «petits» passeurs. Le risque est immense puisque selon les chiffres fournis par des organisations de défense des droits de l’homme, en moyenne une personne a été tuée tous les cinq jours sur la frontière au cours des cinq dernières années.

Gaël Turine

Biographie

Gaël TurineGaël Turine est l’auteur de plusieurs monographies dont Aveuglément, dans la collection Photo Poche société, sur les coopératives pour aveugles en Afrique de l’Ouest. En 2004, après plusieurs voyages en Afghanistan, le livre Avoir 20 ans à Kaboul est édité. Un travail au long cours, mené avec le cancérologue pédiatrique Eric Sariban, aboutit en 2009 à Aujourd’hui c’est demain, aux éditions Delpire.

De 2005 à 2010, il se consacre au vaudou pour publier Voodoo  aux éditions Lannoo. Il a participé à de nombreux ouvrages collectifs. Son travail, souvent exposé, est publié dans la presse internationale, et a également été primé. Depuis ses débuts, il collabore avec différentes ONG. Il a bénéficié de bourses en Europe et aux Etats-Unis. Gaël Turine est membre de l’agence VU.

www.gaelturine.com