MonoparentalitEs Urbaines

 

Le parent élevant seul ses enfants a toujours existé à travers le monde. Avec les bouleversements familiaux des années 60, les pays dits développés ont enregistré une augmentation de la monoparentalité. Si les mères célibataires représentent aujourd’hui 80% de ces foyers, les réalités des familles monoparentales sont multiples, souvent mal prises en compte dans les politiques sociales et familiales. Elles cristallisent les questions de précarisation et de marginalisation liées aux normes.

 

Avec l’évolution des situations familiales et des modes d’accès à la monoparentalité (PMA, adoption, etc.), la monoparentalité n’est pas systématiquement à considérer comme une fatalité et laisse aujourd’hui également place à une forme de monoparentalité davantage choisie.

 




 

Le regard de Justyna Mielnikiewicz

 

Mon reportage se concentre sur des parents célibataires urbains, en partant de l’histoire de familles vivant à Varsovie ou Cracovie, en Pologne. Eduqués, désireux de développer leur carrière, ils choisissent la monoparentalité, notamment via la procréation médicale assistée (PMA), illégale en Pologne, ou se retrouvent seuls. Ce reportage relate leur vie quotidienne, leurs choix, les luttes répétitives auxquelles ils font face, et leur détermination par amour pour leurs enfants.

L’enjeu croissant de la monoparentalité nécessiterait des évolutions significatives: de nouvelles législations, des réformes du système de protection sociale ou le développement de nouvelles infrastructures. Au lieu d’une réflexion à long terme, les politiciens ne semblent fournir que des réponses à court terme. Le gouvernement polonais développe une politique de la famille conservatrice.

Au-delà de l’image unidimensionnelle de mère célibataire, jeune et défavorisée, je souhaite  montrer la réalité nuancée de la monoparentalité urbaine moderne,  présenter leurs portraits intimes. Si les difficultés financières sont réelles, leurs défis sont multiples : préserver son travail et sa carrière, rencontrer un nouveau partenaire, assumer le rôle des deux parents envers leur enfant.

 


 

Monika, mEre cElibataire de Gustav, 1 an.

Crédits : Justyna Mielnikiewicz, MAPS

 

Elle est tombée enceinte du compagnon avec qui elle ne partageait pas une relation durable. Monika ne souhaitait pas avoir un enfant seule, mais la vie en a décidé autrement. A la naissance de son fils, elle savait qu’elle l’élèverait seule. En temps que scénariste, elle a passé la quasi-totalité de sa grossesse à travailler et à tourner son premier film. Monika ne regrette pas sa décision, malgré l’absence de stabilité financière.

 

« Je déteste l’expression polonaise « mère isolée ». C’est très stigmatisant et cela véhicule l’image d’une personne rejetée, condamnée à l’isolement. J’ai le sentiment d’élever mon enfant de façon indépendante ; je ne me reconnais pas dans ce terme connoté.

 

 

Comme je savais que j’allais élever mon enfant en solo, j’ai mis des choses en place pour ne pas me retrouver isolée au cours des premiers mois. J’ai échangé avec de nombreuses femmes en couple avec leur compagnon ou conjoint ; j’ai beaucoup lu sur les personnes qui vivent des situations comme la mienne. J’ai été choquée d’apprendre que 80% des mères en couple stable se sentent comme des « mères célibataires » ; tout le monde suppose qu’elles n’ont pas besoin de soutien, leur compagnon étant à leurs côtés. Je n’étais pas dans cette situation, tout le monde autour de moi savait que j’avais besoin d’aide. Cela m’a beaucoup appris ; je n’aimais pas demander de l’aide, j’ai dû apprendre.

 




C’était un réel bonheur de tomber enceinte et de sentir l’enfant grandir en moi. Bien sûr il y a eu des moments difficiles, des larmes, ce sont des sentiments humains. Mais à la question : « Comment vont les choses ? », je vous réponds que la joie l’emporte.

J’aimerais vivre en couple ; je pense que l’être humain s’épanouit plus dans une relation à deux. Je veux être une femme heureuse, aimer un homme, être aimée en retour. Ce homme n’aura pas à jouer un rôle de père pour Gustav ; il a son père biologique. Mais il devra être capable d’accepter mon fils et, s’il y est disposé, être une figure masculine pour lui.

 


 

Lucjusz, pEre cElibataire de Zosia, 6 ans.

Crédits : Justyna Mielnikiewicz, MAPS

 

Séparé de la mère de sa fille il y a trois ans, il a demandé la garde. Au sein de la chaîne de télévision dans laquelle il travaille, son employeur connaît sa situation et lui offre une certaine souplesse. Il peut ponctuellement travailler de chez lui ou amener sa fille au travail.

 Je me sens bien en tant que père célibataire.

« Il est préférable qu’une famille soit au complet : mère, père et enfants. L’idéal est de pouvoir maintenir la cellule familiale. Toutefois, lorsque des conflits surgissent et que la famille dysfonctionne, je pense qu’il est plus sain, dans l’intérêt de l’enfant, que les parents vivent séparés mais heureux.

Je vois de plus en plus de pères célibataires autour de moi. Globalement lorsque les couples se défont, les femmes se sentent plus tenues de s’occuper des enfants, ou sont plus proches d’eux. Elles prennent souvent l’initiative de faire appel à la justice. Dans mon cas, j’ai été le premier à m’adresser à la justice et le tribunal m’a conféré le droit de prendre soin de ma fille pendant la durée de la procédure.

Je pense qu’un père est capable d’élever un enfant. La question est de savoir s’il se sent à l’aise dans ce rôle. S’il est en mesure de transmettre de l’amour à son enfant, de lui donner de l’attention, il s’en sortira. Souvent les hommes n’ont pas ces penchants dits maternels et mettent tous leurs efforts à faire carrière, à gagner de l’argent. L’essentiel est de concentrer son attention sur l’enfant, et personnellement je me sens très à l’aise dans ce rôle. »

 


 

Jagoda, mEre cElibataire de 4 enfants, entre 11 et 18 ans.

Crédits : Justyna Mielnikiewicz, MAPS

Jagoda a quitté son mari lorsque son aînée était âgée de 13 ans, et le benjamin de 6 ans. Elle est partie commencer une nouvelle vie en n’emportant que quelques valises. Elle est couturière professionnelle et cumule deux emplois pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle a choisi d’employer un ami comme « nounou » afin que les enfants aient un référent masculin dans leur éducation. Il aide essentiellement les enfants à faire leurs devoirs et donne un coup de main pour les tâches ménagères.

 Je ne suis pas un « parent isolé »

« Une mère de quatre enfants ne peut être isolée. Par dessus le marché une mère qui a un chien et un chat est encore moins isolée ! Je ne souffre pas de solitude. Bien entendu, je me dis parfois que je me sentirais mieux avec un partenaire à mes côtés pour me soutenir, alors je me souviens que lorsque j’étais en couple, ca n’était plus facile. Je me sens plus à l’aise, plus libre, mais je dois assumer toutes les responsabilités.

Il arrive souvent que l’on prolonge une relation et sacrifie son bonheur dans l’intérêt des enfants. Plus tard, les enfants nous disent qu’ils n’étaient pas heureux. Nous ne pouvons pas nous servir des enfants comme d’un prétexte pour rester dans un couple qui bat de l’aile, alors que ce sont nos craintes qui nous empêchent de partir. »

 




 

Photographe en bref

 

 

Justyna Mielnikowicz est une photographe polonaise primée, basée en Géorgie depuis 2003. Son œuvre a été publiée dans de nombreuses revues internationales (The New York Times, Marie Claire, GEO, National Geographic, Le Monde, etc.). Elle a démarré comme reporter pour le quotidien Gazeta Wyborcza et, depuis 2001, elle est photographe documentaire indépendante.

En 2014, est publié son premier livre Woman with a Monkey – Caucasus in Short Notes and Photographs. Elle termine actuellement son travail sur l’Ukraine A Ukraine Runs Through It. Elle y explore l’Ukraine moderne prise dans la tourmente, avec la rivière Dnieper comme métaphore de la division actuelle du pays. En 2006, soutenue par la bourse reçue de E. Smith Memorial Fund, elle a entrepris d’explorer le rôle de l’ethnicité dans la constitution de l’identité russe chez les Russes résidant dans les anciens États soviétiques 25 ans après la chute de l’Union soviétique.

 

 




 

Grand angle

 

 

La stigmatisation des familles monoparentales

par Jean-François Le Goff, psychiatre

 

Même si aujourd’hui les discours politiques ou médiatiques parlent de tolérance, de diversité ou de refus des discriminations, les familles monoparentales restent des familles fortement stigmatisées, que ce soit de manière ouverte ou de façon plus ou moins cachée. (…)

La stigmatisation des familles monoparentales passe par des discours et des attitudes qu’il est parfois difficile de percevoir derrière les appels à la tolérance, l’éloge de la diversité et les propositions d’aide. Cette stigmatisation touche :

▪️d’une part les mères de famille : on leur reproche principalement d’être incapables d’exercer de l’autorité sur leurs enfants, de créer un nouveau matriarcat, de coûter cher à la société, d’éloigner (volontairement ou pas) les enfants de leurs pères…,

 

 

▪️ et d’autre part les enfants, à qui on reproche de ne pas respecter les règles sociales, de refuser l’autorité, d’être trop proches de leur mère et de prendre la place du père.

Ainsi ces familles sont (…) systématiquement considérées comme des familles incomplètes porteuses de risques sociaux, familiaux et psychologiques ; même leur droit à s’appeler « famille » est contesté, il ne s’agirait plus que d’un « foyer ».

La famille monoparentale est une famille autant que les autres familles. C’est un point qui m’a toujours paru de première importance (…) : reconnaître la famille monoparentale comme une famille en tant que telle et non comme une famille « mutilée », une famille « déficitaire » ou une famille « de transition ». (…).

Dans les familles monoparentales, la stigmatisation entraîne une profonde stagnation de l’imaginaire familial, une impossibilité d’y contribuer et de s’appuyer dessus. Il est vrai que la situation nécessite la création d’un nouvel imaginaire où l’idéal de la famille conjugale nucléaire ne devra plus dominer. Cette stagnation de l’imaginaire familial peut se traduire par une sorte d’épuisement des relations familiales. De quoi peut-on rêver ? Qu’est-ce qu’on peut créer quand on est devenu aux yeux des autres une famille incomplète, précaire et presque en marge d’une société peu accueillante et déloyale ? Comment envisager le futur ?

Extrait de « La stigmatisation des familles monoparentales », Revue Dialogue, Ed. ERES, 2011/4.

En bref… La Pologne aujourd’hui 🇵🇱 

 

Le PiS (Droit et Justice) s’est fait élire en octobre 2015 sur un programme de politique familiale et de retour de l’État protecteur.

Depuis le gouvernement s’est engagé dans une série de réformes menaçant  l’État de droit en Pologne et l’indépendance de la justice. Il neutralise les contre-pouvoirs (justice et médias) ; et les purges se multiplient dans l’administration et les entreprises publiques.

 Le gouvernement vient également de lancer une réforme controversée de l’éducation nationale. Supprimant les collèges au profit du système de l’époque communiste (huit ans d’école primaire, quatre ans ans de lycée), cette réforme adoptée a pour objectif, de l’avis de l’un de ses députés, d’“élever un citoyen et un patriote nouveaux”. 

Les programmes scolaires sont revisitées par le PiS dans une optique nationaliste et catholique conservatrice. Ainsi de grandes figures comme Lech Walesa occupent désormais une place minime dans les manuels scolaires, et l’“éducation à la vie familiale” remplace l’éducation sexuelle.

Malgré de nombre de manifestations et des tensions inédites avec l’Union européenne, le gouvernement fait la sourde oreille.  Pour certains analystes, l’inquiétant climat de propagande nationaliste actuel laisse présager d’un risque de basculement de la Pologne vers un système dictatorial.