Pierre-Yves Marzin

Une police indigène, héroïque et incorruptible

« Au  Mexique, pays de non-droit à la démocratie déliquescente, l’écrasante  majorité des affaires de justice restent non résolues. L’impunité règne. Il existe cependant dans ce pays un endroit où c’est l’inverse : 95 % des affaires sont résolues, seulement 5 % restent classées sans suite. Cet endroit se trouve dans l’Etat du Guerrero où vit un patchwork de communautés, indigènes à 85 %, parlant le mixtèque et le tlapanèque. Dans cette région, l’une des plus marginalisées du pays, à six heures de route au sud de Mexico, les habitants sont des paysans, de petits éleveurs, producteurs de café et de maïs pour la plupart.

Ce « miracle » dure depuis plus de 15 ans. Depuis 1995, date de sa création, la Policia de la Montaña, c’est son nom, est parvenue à faire chuter la criminalité, les vols, les viols et les enlèvements. Elle a réussi aussi à décourager les narcotrafiquants.

Cette police parallèle qui compte près de 800 policiers, répartis dans les 77 communautés, supplée l’absence de la police fédérale et des agents régionaux, corrompus ou indifférents au sort des habitants. Cette police base sa force sur le « service obligatoire » auquel chaque paysan est astreint pendant deux ans. Gratuitement.

La police indigène, chargée de la sécurité, fait partie d’un système judiciaire complet regroupé dans une entité singulière, la Coordination Régionale des Autorités Communautaires, la CRAC. En effet une dizaine de coordinateurs-juges mènent l’enquête sur chaque délit. Les suspects sont mis en prison le temps de l’instruction. Après le verdict proclamé en assemblée, les « coupables » sont condamnés à des travaux communautaires, en fonction d’une charte :  par exemple, un voleur de bétail refera une route pendant des semaines, un violeur construira une école pendant huit ans. Cette justice ne croit pas à la punition, mais à la rééducation. Avec peu de moyens, la « Police de la Montagne » a bien du mérite à tenir le choc. Si elle a des difficultés à se procurer de la nourriture, elle dispose heureusement d’armes et de véhicules fournis par certaines municipalités bienveillantes. Son mérite est d’autant plus grand ces temps-ci que deux groupes la menacent.

D’abord les narcos. Bien équipés, ils tentent de pénétrer cette zone propice à la culture du pavot et de la marijuana. Une partie non négligeable de l’Etat de Guerrero est déjà contrôlée par les cartels qui se livrent une guerre sans merci afin de contrôler complètement la production et la commercialisation de la drogue.

Mais il lui faut aussi compter avec les intimidations des entreprises minières qui menacent l’environnement et l’organisation sociale. Plus de 50 concessions ont déjà été octroyées à des entreprises anglaises, japonaises, canadiennes et mexicaines. Elles occupent le tiers du territoire du Guerrero. Le gouvernement voudrait faire de cette région l’une des premières productrices d’or et d’argent d’Amérique Latine.
Les conséquences des projets de mines à ciel ouvert seraient bien sûr désastreuses au point de vue écologique, que ce soit à cause de la pollution, de la destruction des réserves hydrauliques ou de la déforestation.

Dans ce contexte, ce territoire de 1500 km² contrôlé par la CRAC fait figure d’îlot de sécurité. Si l’on compare les chiffres officiels et ceux fournis par l’organisation, on estime que la violence a été réduite en moyenne de près de 90 % dans les zones contrôlées par la police communautaire.

La CRAC s’appuie, dans son fonctionnement, sur le système de charges propres aux Us et Coutumes indigènes.

C’est la pratique du “Commander en obéissant” chère aux zapatistes du Chiapas. La population dirige en élisant ou destituant ses représentants lors des assemblées. Selon l’ethnologue mexicaine, Maria Soledad Pérez : “Dans le système de charges, être dirigeant où commandant dans la police communautaire n’est pas un privilège”. Au contraire, “C’est une obligation sociale acquise après avoir démontré à la population ses capacités à travers une série de charges successives”. Ces charges peuvent être civiques, agraires, religieuses… “De fait, beaucoup ne souhaitent pas être policiers communautaires car on ne gagne rien, on est loin de sa famille et on ne peut pas travailler aux champs, cependant il s’agit d’un service communautaire obligatoire”.

Il arrive que les propres policiers communautaires, voire les commandants, se trouvent emprisonnés, par les leurs, parce qu’ils ont manqué à leurs obligations.

L’organisation se montre à la fois inflexible et compréhensive envers les siens. Ceux qui ont failli doivent alors réaliser des travaux communautaires de rééducation, au même titre que les autres prisonniers. Durant les semaines, les mois, ou les années où les détenus travaillent pour la communauté, le Conseil des Anciens s’entretient régulièrement avec eux, évoquant longuement les raisons du délit et cherchant la meilleure solution pour les réintégrer dans la communauté. Le Conseil réunit aussi les familles des victimes et les familles des coupables afin de parvenir à un accord entre les deux parties, et tenter d’éviter les vengeances futures. Le but étant toujours de maintenir au maximum la cohésion et la paix dans la communauté.

Aujourd’hui, bien que reconnus officiellement, depuis avril 2011 par une loi de l’Etat de Guerrero, les policiers communautaires doivent faire preuve d’une abnégation relevant du sacerdoce. Le règlement des affaires courantes, la menace minière et les tentatives de conquête du territoire par les narcotrafiquants les mobilisent à temps complet.

Seul le ciment communautaire ancestral, sur lequel repose la CRAC, permet d’expliquer que, jusqu’à présent, les narcotrafiquants, à la supériorité militaire évidente, soient si peu présents sur son territoire. Il est en effet très difficile de pénétrer cette région reculée, très boisée et très accidentée, surveillée en permanence par 800 hommes armés, connaissant parfaitement le terrain et soutenus par une population acquise à leur cause. Dans cet ensemble de communautés, où tout le monde se connaît et a confiance en sa police, le moindre mouvement suspect est rapidement détecté et les contrevenants expulsés. Preuve de sa légitimité et de son efficacité, 50 communautés ont demandé à rejoindre l’organisation et sont en attente d’une intégration prochaine.

Pendant un peu plus d’un mois, j’ai suivi cette police spéciale, au jour le jour, à travers les  montagnes escarpées du Guerrero. »

Biographie

Pierre-Yves MarzinNé en Bretagne en 1972, Pierre-Yves Marzin est, depuis 1997, photographe indépendant au Mexique, en France et en Espagne. Collaborateur régulier du journal Libération, il est basé à Madrid. Son travail est notamment paru dans Le Monde Diplomatique, Le Temps, Le Journal du Dimanche, Internazionale, Ar Men, Milenio Diario, La Jornada, Proceso Sur, Generacion, La Tempestad, Revista Mu… Ses travaux portent principalement sur la péninsule ibérique et l’Amérique Latine.

Il a publié le livre War hent ar Chiapas/Sur la route du Chiapas aux éditions Skol Vreizh en 2001, et en 2008, la série « Mexico City Blues » dans l’ouvrage collectif dirigé par le photographe Bernard Plossu Visiones de México, 21 fotógrafos  éditions Pentagrafeditorial.

Il est membre du collectif de photographes RIVA PRESS.