Sonia Naudy (édition 2012)

Afghanistan, dans les prisons des femmes

« Demain les affamés de mes amours seront satisfaits
Car je veux traverser le village à visage découvert et chevelure au vent. »

Sayd Bahodine Majrouh,
Le suicide et le chant
, poésie populaire des femmes pashtounes.

« Trafic de drogue, meurtre, terrorisme, kidnapping d’enfants, insoumission politique sont autant de délits qui conduisent les femmes afghanes en prison. Mais c’est essentiellement les condamnations pour « crime moral » qui remplissent les centres de détention. Quelques unes de ces femmes sont réellement coupables, mais beaucoup sont innocentes.

Le « crime moral » est une notion juridique assez floue qui peut englober de nombreux délits : de l’adultère au mauvais caractère, en passant par la consommation d’alcool ou la danse devant des hommes. Cependant, le « crime moral » le plus répandu reste la fuite du domicile paternel ou conjugal. Dans un pays où le mariage arrangé est pratiqué, beaucoup de jeunes filles s’échappent pour éviter un mariage forcé ou s’enfuient de chez leur mari.

C’est le plus souvent sur dénonciation que ces femmes sont arrêtées : un voisin curieux, une femme jalouse, un père déshonoré. Une fois arrêtées par la police, elles sont conduites au commissariat pour un interrogatoire puis placées en garde-à-vue. C’est le début d’un long combat avec la justice afghane : avocat, audiences, bakchich, retour en prison et audiences à nouveau. La garde-à-vue peut durer des mois si la Cour n’arrive pas à statuer sur le cas.

Une fois le jugement prononcé, les femmes jugées coupables sont transférées à la prison centrale pour purger leur peine.

L’univers pénitentiaire afghan est paradoxal. Les prisonnières jouissent d’une certaine liberté à l’intérieur du centre de détention. Une véritable micro-société se met en place. Elles vont et viennent à leur guise, la plupart ne portent plus le voile, fument des cigarettes, se maquillent… C’est l’Afghanistan comme s’il n’y avait plus d’interdits pour les femmes. Elles ont accès à des cours d’alphabétisation, d’anglais ou d’informatique proposés par des ONG afghanes et financées par des fonds étrangers. Cela donne l’illusion d’une prise en charge idéale basée sur un modèle occidental.

Mais la réalité de l’enfermement est là. La privation de liberté, la promiscuité, la maladie, l’éloignement de ses proches, la peur de l’avenir.

En effet, la plupart des femmes enfermées ont apporté le déshonneur sur leur père ou leur mari et ne sont donc pas à l’abri d’une vengeance mortelle à leur sortie de prison.

Sortir de prison est donc, dans bien des cas, le début d’un autre cauchemar : condamnées à vivre cachées, ces anciennes prisonnières n’ont d’autre choix que d’être hébergées dans des foyers secrets, tenus par des ONG, pour ne pas subir la terrible vengeance, ou plus simplement la stigmatisation due à leur statut de détenue. Personne ne sait où elles sont. Elles ne sortent qu’en burqa et accompagnées d’un membre de l’ONG.

Toutes les femmes qui ont accepté d’être prises en photo ont bravé tous les interdits et l’ont fait au péril de leur vie. Leur situation est déjà délicate, mais en plus, se faire photographier dans leur quotidien de prisonnières, sans voile, avec du maquillage et surtout fumant des cigarettes est un acte de courage et de rébellion. Toutes m’ont dit qu’elles voulaient que je montre ces photos en Occident pour que les gens sachent ce qui se passe pour les femmes afghanes. L’injustice dont elles sont victimes, la corruption du système judiciaire afghan et plus simplement leur condition de femme qui s’est si peu améliorée depuis la chute des Talibans…

Ce travail photographique est avant tout une rencontre. Une rencontre avec des femmes de caractère, des femmes au courage immense, des femmes révoltées, des héroïnes des temps modernes qui se battent pour survivre ».

Sonia Naudy

Biographie

Sonia NaudyAnthropologue de formation, passionnée par l’image, Sonia Naudy entame une thèse en sémiologie de la photographie en 2009 à l’Institut Français de Presse. Intéressée par le sort des femmes en prison, ses recherches l’amènent en Afghanistan en juin 2010. C’est le début d’un projet photographique passionnant sur les prisonnières afghanes.

Son travail a été publié dans un magazine féminin indépendant, Shi’zen, en juillet 2011, puis dans le numéro 1 du magazine Là-Bas en mars 2012. Elle a également remporté des distinctions lors de concours photographiques : 3eme prix du concours « les photographies de l’année 2011 », catégorie étudiant ; Prix du mérite du concours « Yonhap International Press Photo Awards 2011 ».